Seuil (réédition numérique FeniXX)

  • Où l'on retrouve Victor B., le photographe de presse qui aime tant les chats, héros nonchalant des romans noirs de Jean-François Vilar. Victor rentre à Paris, après trois années de captivité à l'étranger. Nous sommes en novembre 1989 et le mur de Berlin commence à s'écrouler. Son compagnon de détention, Alex Katz, est tué quelques jours plus tard sous les yeux de Victor qui ne croit pas une seconde à la thèse de l'accident. L'affaire se noue au fur et à mesure de l'entrée en scène de divers personnages, certains séduisants, d'autres moins. D'abord Solveig, la journaliste d'origine tchèque ; ensuite Abigail Stern, qui était la maîtresse de Katz et qui confie à Victor un journal intime écrit par Alfred Katz, le père d'Alex, pendant l'année 1938. Et puis, il y a le flic, Laurent, étrange et insistant, et un réalisateur de télévision un peu hors de course. Le temps, comme l'histoire, peut se faire plus ou moins transparent. On suivra, d'une même lecture, le drame présent et l'amour de Solveig et de Victor, tandis que celui-ci, chaque soir, dévore le journal d'Alfred Katz, nous faisant ainsi revivre son histoire d'amour avec la jolie Mila, prostituée à ses heures et modèle nu favori de Man Ray. Les surréalistes sont là, et les trotskystes : ce sont eux, bien sûr, les fantômes aux fronts troués qui seront assassinés les uns après les autres par la police de Staline. Les deux récits, celui de 1938 et celui de 1989, vont peu à peu se rapprocher, jusqu'à se fondre littéralement en une magnifique scène d'amour et de déambulation dans le square de la tour Saint-Jacques, une nuit où la peur et la beauté auront la même façon de s'exprimer : la chasse, en effet, n'a jamais cessé. Elle aurait même tendance à reprendre. Comment échapper aux flics déguisés, aux femmes qui sont des agents doubles, à l'histoire qui vous trompe ? Et, surtout, qui était Alfred Katz ?

  • En 1946, Antonin Artaud sort de l'asile de Rodez. Des amis, Arthur Adamov et Marthe Robert entre autres, s'entremettent pour lui trouver un hébergement en milieu médical, proche de Paris. Une jeune interne en psychiatrie, Paule Thévenin, âgée de vingt-trois ans, rend visite au docteur Delmas qui a une maison de santé à Ivry et avait soigné Roger Gilbert-Lecomte et la fille de Joyce. Il accepte de loger Artaud dans un bâtiment à l'écart, où il pourra écrire en toute liberté. Artaud, qui a l'habitude de dicter ses textes une fois rédigés, demande à Paule Thévenin de les taper à la machine. Il lui dicte différents textes, dont le célèbre Van Gogh le suicidé de la société. Artaud meurt en 1948. Après diverses difficultés de mise en route, les éditions Gallimard confient l'édition des OEuvres complètes à Paule Thévenin, seule capable de déchiffrer l'énorme somme des manuscrits et d'en établir une copie conforme à la lettre et à l'esprit de l'auteur du Pèse-nerfs. C'est le début de l'une des plus étonnantes aventures de l'édition contemporaine : Paule Thévenin y consacrera sa vie, son énergie et son talent de scribe et d'exégète en publiant, à ce jour, une trentaine de volumes, des premiers poèmes aux Cahiers de Rodez et aux Cahiers du retour à Paris. À l'édifice, énorme et flamboyant, des textes, s'ajoutera, en 1986, l'ensemble des dessins et portraits, qu'elle présentera en collaboration avec Jacques Derrida. Le présent livre rassemble les écrits de Paule Thévenin consacrés à Artaud : préfaces, commentaires de textes, élucidations, recherches généalogiques, entretiens, récits anecdotiques. Travaux incessants, exercices de la fidélité esthétique autant que de l'admiration familière, ces essais ont accompagné le travail de l'édition des OEuvres complètes comme un témoin, comme une lumière.

  • Un helvétique arrière-plan sur lequel, voilà qui est étrange, pleuvent bombes et boulets rouges ; un personnage idéaliste et râleur, plus français que nature, qui tire sur tout ce qui bouge ; un zeste de cet humour qu'on dit juif, faisant hélas plutôt long feu que mouche ; la poudre et les balles chères à l'enfant grec du poème. Les familiers de l'auteur auront reconnu là quelques-uns des thèmes et fantasmes propres à celui-ci. Somme toute, si l'on mélange ce qui précède, Peinture avec pistolet est un roman de formation et d'imagination dont les péripéties, passablement contrefaites, sont peut-être bien autobiographiques ; un roman de guerre aussi, et historique (1944-1991), d'où le narrateur ressort à peine égratigné et l'Histoire amputée de sa majuscule, une sorte de nature morte enfin, qui éprouve comme un léger frisson à l'idée qu'elle est en train de redevenir un paysage d'avenir.

  • Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.

  • Fenêtre jaune cadmium. Plutôt qu'un panorama de la peinture contemporaine, ce livre en propose une traversée, parmi d'autres possibles. Amorcé il y a plus de vingt-cinq ans sous l'invocation de Mondrian, l'itinéraire est balisé par une série de noms dont la succession, elle-même chronologique à une exception près, obéit en fait à une logique qui ne devait se révéler qu'après-coup, et par une vue rétrospective de l'ensemble du parcours. Piet Mondrian, Jackson Pollock, Jean Dubuffet, Paul Klee, Saul Steinberg, Valerio Adami, François Rouan : autant de fils prélevés dans une même tresse, inlassablement renouée, comme le révèlent encore deux coupes transversales pratiquées dans son épaisseur, l'une sous le titre de l'"informel", et l'autre sous celui des "stratégies" qui structuraient la scène artistique des années cinquante, de part et d'autre de l'Atlantique. Un fil en dessus, un fil en dessous : la tresse propose un modèle d'histoire plurielle, où le fil qui fait surface et occupe l'oeil à un moment donné n'a de sens, et de tenue, que par rapport à ce qui vient en dessous, avant que de lever à son tour. L'abstraction et la figuration, le dessin et la couleur, la figure et le fond, l'image et le tableau, le voir et le lire : ces jeux d'oppositions binaires, s'ils en dessinent le champ, ne suffisent pas à rendre compte d'un travail dont on a pu croire qu'il retournait la peinture sens dessus dessous, alors qu'il ne prétendait à rien d'autre qu'à la mettre à plat et tout donner à en voir. Au risque pour le spectateur de ne plus s'y reconnaître et, pour le peintre, de se laisser prendre à une tâche proprement infinie, interminable. Et le désir là-dedans, ou la femme (comme parlait Balzac) là-dessous ? On n'en finira pas de relire le Chef-d'oeuvre inconnu, lequel fait le prétexte de cette traversée, en même temps qu'il lui sert, tout au long, de phare.

  • Anthologie de textes provenant de voyageurs, petites gens des villages, marquis éclairés, botanistes, géographes, accoucheurs, etc., révélateurs de la vie quotidienne à cette époque. Par l'auteur de « La Croyance des voleurs », Prix des libraires 1980. « Copyright Electre »

  • Béno s'en va-t-en guerre. Au commencement, il y a Béno et des touristes qui se gobergent sur une petite île du sud du Sude. (Mwouais : pourquoi pas la Grèce ?) Existence repliée pour dépliant touristique. Et les eaux bleues, et les plages de sable d'or, et les criques en fleurs, et les ravissants ports nichés au fond de baies paisibles. Classique. Tout aussi classique, bien que cela fasse un peu gamberger ceux de nos voyageurs encore dotés d'une vague - euh - conscience politique, le fait que le pays se trouve sous la coupe de dirigeants pas précisément libéraux, ou éclairés. Classique encore la guérilla opposant depuis des décennies sur une île voisine (Chypre, si l'on veut) deux communautés qui prétendent avoir des droits sur l'île tout entière. Quelques morts par-ci, par-là. Routine. Accoutumance. Et puis, cet été-là (1974) de fil en aiguille, la petite guerre dégénère en guerre tout court dans laquelle le sud du Sude et l'Ennemi héréditaire (disons : la Turquie), protecteurs respectifs des deux communautés, se retrouvent impliqués. Cette invraisemblable transformation de leur terrain de jeu en une sorte de Kriegspiel n'est pas sans affecter les habitudes et le comportement des étrangers coincés sur place et incapables de savoir ce qui se passe au juste. Nerfs à vif, réactions incohérentes et autres bizarreries affectives. Mais alors que là-bas, en face, sur l'autre île, les balles sifflaient de tous côtés, faisant des milliers de morts et de disparus, le seul crépitement dont retentit notre île (et encore, pour l'entendre, il fallait drôlement prêter l'oreille) fut celui de la machine à écrire de Béno, alias la grande gueule. J.-L.B.

  • Dans la moiteur d'une interminable nuit romanesque, Celia Gordon (la romancière) et Francis Albany (le célèbre essayiste et critique) tentent de juguler l'ardeur malicieuse de Francis et de ses amis, les Enfants des Jardins. Ou plutôt, tandis que le grand bateau du voyage de Francis et Joe essuie une tempête bien vite apaisée, Marcus Harper tourne hâtivement son blue-movie, c'est-à-dire - avec notre complicité narquoise - son film pornographique. C'est étrange, dit quelqu'un. Dans vos romans, les jours ne se suivent pas, on dirait qu'ils s'emboîtent. Tous les écrans des Fabriques nous montrent le visage ému du grand écrivain au coeur du paysage aimé - la maison natale, avec ses charmilles métaphoriques, ses balcons fantasmatiques, ses balustres décadents, ses perrons ironiques, ses combles oniriques, etc. Encore, sous la lueur inquiétante des néons de la grande ville, Francis Albany arpente les rues chaudes à la poursuite de son désir. À combien de romans jamais écrits faites-vous donc allusion ? Joe et moi, toujours attentifs au rythme fou des night-stories de Mrs. Gordon, jouons sans relâche avec les protagonistes de son rêve, de la plage au logis, des studios à Chelsea, sous l'oeil parfois courroucé de Martha la gouvernante. Mais ce n'est pas un roman ! Les heures figées de ce plaisir s'inversent et nous emportent. Non, Mrs. Gordon, ceci n'est pas un roman, c'est ma vie ! En outre rien de tout ceci n'est vrai, affirme Joe avec un clin d'oeil. J'ajouterai que les fantasmes, seuls, ont une importance peut-être insoupçonnée.

  • Aux premiers jours de l'été 1936, Miss Jackson, une vieille fille de Providence (Rhode Island), se voit contrainte d'abandonner sa maison de College Street. Elle laisse la place à la famille Booth, qui prend possession avec enthousiasme de son nouveau domicile : une belle demeure gothique à pignons, dont l'immense jardin enchante tout particulièrement le jeune Francis... Sa soeur Lucy, Helen leur mère et Maria, la gouvernante italienne qui les a suivis depuis Brooklyn, sont les autres habitants du 65, College Street. Thomas Booth, archéologue, est à ce moment en mission au Mexique, sur le chantier de fouilles de Monte-Alban où il s'apprête à exhumer les restes du scribe Huac-Tlaloc, un haut dignitaire aztèque. Pendant ce temps, Edward Coolidge, frère d'Helen et tête brûlée de la famille, s'apprête à quitter Mexico pour Monte-Alban, où le retrouvera Dino, le neveu de Maria. Le jeune Robert H. Barlow, ayant laissé derrière lui la Floride, après le divorce de ses parents, retrouve à Providence son écrivain favori et ami, un certain Howard P. Lovecraft. La rencontre, quelques mois plus tôt à New York, de Bobby Barlow et Edward Coolidge, favorisera, au cours des semaines chaudes qui vont suivre, de nouvelles connivences dans College Street. Mais tandis que les nuages s'amoncellent dans le ciel de Providence, Edward Coolidge, qui a rejoint sa soeur et ses neveux, s'interroge : quel rôle joue donc Chimok, le jardinier indien ? Et ce Jerediah Stew, élégant jeune homme et confident de Miss Jackson ? Les événements terrifiants de cet été, Francis Booth n'a bien sûr jamais pu les oublier. Il les a revécus vingt ans après, en rassemblant les pièces d'un bien curieux dossier qu'il nous est à présent possible de lire.

  • Un jardin en Allemagne est le récit d'une enfance allemande, en 1937-1938, dans un village du Holstein, à quelques kilomètres de Hambourg. Encore invisible dans cette campagne, la mort nazie a déjà pétrifié l'Allemagne à jamais. La peur monte peu à peu et tout est déjà marqué par le départ proche de l'enfant qui sera chassé, sans espoir de retour, de son pays. En proie à la difficulté de s'affirmer, aussi bien dans son identité qu'auprès de ses proches, le jeune garçon se sentira coupable dans ses rêveries solitaires, quand il ne sera pas choqué par ce qu'il surprend : l'image de sa mère entrevue dans son intimité, la punition d'un de ses camarades par son père, ou bien l'étrange mot juif dont il ne comprend pas le sens mais dont, d'avance, il sait tout. C'est l'Allemagne entière, seulement devinée, qui va se détacher de lui, de cet enfant désigné comme coupable et qui s'exalte d'être. Les derniers jours au village natal, à onze ans, seront vécus avec une intensité si grande que toute sa future vie d'adulte sera comme bâtie dessus.

  • J'ai appris par une indiscrétion qu'on écrivait un livre sur vous ! - Plusieurs même ! fit Lacan ; il avait pris un peu d'altitude ; son ton hautain, légèrement agacé, s'entendit dans les battements dont il orna l'accent circonflexe. Ai-je jamais pensé écrire un livre sur lui ? Jamais ; ni à cet instant ni même des années plus tard, devant ces notes, ces encres qui, par leurs différentes couleurs, témoignaient de ces moments où l'écriture avait fixé ce qui n'était pas encore des souvenirs. Il serait sujet, objet de livres ; on en écrirait plusieurs, beaucoup. Il le savait. Ce récit se veut une esquisse de sa présence, singulière, impossible ; le portrait imparfait d'un style. Quelques lignes, quelques phrases de ce poème que Lacan disait être et qu'il traçait devant ces témoins plus ou moins rétifs, indiscrets, que par force nous devenions ; ce poème qui s'écrivait dans ce bureau où il passait le plus clair de ses jours et sans doute une partie de ses nuits.

  • Où l'on retrouve Stendhal, Anne-Marie Albiach, Lamartine, Michel Deguy, Verlaine, Bernard Noël, Rimbaud, Ponge.

  • Dépêches de Somalie. Les premiers Somaliens, je les ai rencontrés dans des camps de réfugiés de l'Ogaden éthiopien, à la chute du Négus rouge Mengistu. En mai 1991, et déjà affamés. Je suis allé ensuite dans le nord de la Somalie, en novembre. J'ai découvert un champ de ruines à la place d'une ville, Hargeisa. Puis j'ai été à Mogadiscio, pendant les combats entre le général Aidid et Ali Madhi. Les obus pleuvaient. Dans le sud, j'ai assisté à la prise de la ville de Kismayo le 15 mai 1992 par les combattants du général Aidid alliés à ceux du colonel Jees. Effet de la guerre civile, la famine ravageait le pays. Après il y a eu Baidoha où les enfants agonisaient au ralenti sous mes yeux. Bardéra, la plus insalubre, avec épidémies et assassinats. Huddur et ses suceurs de peaux de bêtes. Merca, ses tueurs et ses tuberculeux. Les chefs de guerre ont bien fait leur travail. Le pays est détruit. Pendant ces deux années, j'ai envoyé plus d'une centaine de dépêches d'agence : infos brutes, reportages, et quelques analyses. Ces textes sont d'une autre nature. Scènes, personnages, lieux, émotions de la tragédie somalienne, donnés à voir et à ressentir. Parce que la guerre et la famine sont affaire de sens. De coeur et d'estomac. Jean-Pierre Campagne.

  • L'amour ne va pas de soi dans la France effondrée d'après 40, surtout lorsque Vichy édicte des lois iniques et que certains deviennent du gibier pour les nazis. C'est le cas de David et Marie, mais aussi de Hortense et de son fils Pascal, qui unissent leurs forces et se lancent dans la Résistance. Au risque d'affronter la mort, ou pire, de débarquer sur le quai d'une gare sans nom...

  • Ralentir : mots-valises ! Les mots sont comme les billets de banque : il y a les vrais, et il y a la fausse-monnaie. Pour être faux-monnayeur en langage, et glisser, l'air de rien, un petit fictionnaire dans la vénérable famille Larousse, Robert & Cie, la recette est simple. Il suffit de mélanger deux ou trois termes jusqu'à ce qu'ils entrent en symbiose, et n'en forment plus qu'un : « Orthografle : descente de police effectuée chaque semaine dans le discours des enfants. » On n'en finirait pas d'énumérer tous les avantages de ce procédé de contraction. A l'homme pressé, il permettra de gagner un temps précieux en disant les choses deux fois plus vite ; les timides n'auront plus à rougir de leurs balbutiements ; les indécis qui peuplent nos royaumes pourront être à la fois Monsieur To Be et Monsieur Not To Be, ce qui leur évitera de s'abîmer indéfiniment dans des questions sans réponse ; quant aux écologistes (non, celui-là n'est pas un mot-valise !), ils seront en mesure de sauver les forêts menacées - et pas seulement celles du Loir-et-Cher - en exigeant immédiatement que l'on diminue de moitié l'épaisseur des journaux et des livres. En tout cas, là comme ailleurs, mieux vaudra ne pas se montrer : « Dodogmatique : qui endort ses interlocuteurs, à coup de paroles tranchantes et d'affirmations péremptoires. »

  • Claude, photographe, rencontre Laura, photographe. Il est français, elle est américaine, ils ont de la vie et de l'amour une idée, une passion, un oeil : celui qui voit vite et qui rend tout rapide, qui fait tout embrasser comme si cela devait être perdu à l'instant ; un oeil qui braque et qui cadre en une fraction de seconde et qui prend tout. Cette idée (de la vie), cette passion (de tout ce qui passe), cet embrassement (leurs cris d'amour quand ils s'aiment), voilà précisément le sujet de ce livre unique. Car, il est unique qu'un homme de photo - Claude Nori est l'un des plus perspicaces photographes de sa génération - qui est aussi un homme à femmes qui vit ses amours en homme pressé, mitraillant, clichant, cadrant, tirant sans cesse, courant de labo en expo, du Colorado à Rome, décide un jour d'écrire un roman d'amour, alors qu'il est photographe, et de parler de Laura, alors qu'il ne la verra plus, parce qu'elle est rentrée chez elle et que leur liaison n'a été qu'un feu merveilleux. Et il est unique aussi que, d'emblée - un mouvement d'appareil comme un autre - un homme et une femme photographes, c'est-à-dire affairés de réel, se soient ainsi retrouvés, comme si de rien n'était, dans une affaire de fiction. Ce livre est l'image aussi d'un bonheur qui dit tout, parce que c'est le récit d'une histoire d'amour vraie, racontée comme elle a été vécue, dans le temps et la couleur de sa durée, dans le tourbillon joyeux de la lumière et des corps. Une photo en somme. Un ex-voto d'amour adressé par un fou de Français à une adorable jeune femme, à La Junta, Colorado.

  • Fou, coupé du monde, enfermé durant 37 années, voici Friedrich Hölderlin, sujet de ce livre. Écrivant tous les jours et pour rien, l'Histoire n'ayant que faire du bon usage artistique de la folie ; dialoguant à voix haute avec lui-même, quand il ne martèle pas furieusement son piano des heures entières devant sa fenêtre, au grand dam de ses hôtes, la famille du menuisier Zimmer ; invectivant contre les dieux et les hommes, lançant ses invocations au paysage et au fleuve, notant de brefs écrits, d'obscures parcelles par milliers ; faisant sienne, autant que ses forces le lui permettaient, l'imbécillité qu'on prête aux fous qui durent ; couvrant aussi le terrain alentour, à travers les champs plats et gris qui bordent le Neckar, de sa course de sauvage. Ce livre traite de cette seule période de sa vie. Il a donc fallu lire et relire Hölderlin, fouiller dans sa correspondance et dans les documents d'époque, reprendre les témoignages de ses rares visiteurs et, bien sûr, confronter les théories. Mais surtout : aller voir à Tübingen et laisser agir associations et fantasmes. Hölderlin, piétinant et forçant dans toute cette ouverture, est certes une figure exemplaire. Mais ce n'est pas un héros de plus, que la folie et la mort sanctifieraient. Il est là, planté debout, aberrant et solitaire, dans le temps comme dans l'espace. Et il dit NON !

  • Un matin de juillet 1931, Janet O'Connor, infirmière au Memorial Hospital de Pasadena (Californie), est envoyée au chevet d'un jeune comédien accidenté, dans la villa d'Ernst Thal, célèbre metteur en scène d'Hollywood. Jusqu'à ce jour, Janet n'avait jamais entendu parler du monde mystérieux du cinéma, pas plus que du réalisateur allemand. Teddy Ransom, pour lequel ont été requis les soins de Janet, se met à évoquer devant elle la vie et la carrière de ce maître du cinéma expressionniste dont il est l'acteur fétiche et le protégé. Et elle découvre à travers lui l'univers du garçon bleu, le grand rêve esthétique d'Ernst Thal. Cependant, les jours passent sans que jamais se montre Mr. Thal, retenu aux studios - aux dires de Gino, le jeune groom de la villa devenu le confident de Janet - par la préparation de son prochain film. Mais un curieux malaise pèse sur la villa et ses habitants. Le rôle joué par Mrs.Von Lutsch, une amie de Berlin du metteur en scène, fait germer en Janet l'idée d'un complot. Une idée qui fait son chemin tandis que Thea Von Lutsch entraîne Janet à travers Hollywood, tout en lui brossant un tout autre portrait d'Ernst Thal, la face d'ombre du génie tant adulé. Janet O'Connor sent le vertige l'envahir. Mais voici qu'elle rencontre, au cours d'une soirée à Beverly Hills, le jeune scénariste Egon Lammler, ami intime de Thal, à qui elle fait part de ses soupçons. Alors, parvenue en sa compagnie au coeur du labyrinthe, elle se trouve, n'est-ce pas, devant ce qu'il faut bien appeler son destin.

  • L'horloge universelle relate les diverses étapes de la vie d'un chanteur d'opéra. L'usage de la langue, la pensée du regard, la fascination des étoiles, la rotation des astres et la vie interne du corps, l'amour des nombres et de la musique, l'obsédante présence du passé, la mesure du possible, joints à la contemplation des formes essentielles et au détachement de tout, qui mène vers l'illumination de la blancheur, brossent, de l'apprentissage à la maturité, l'implacable portrait d'un héros pour qui l'intérieur est la galaxie de l'individu, sa loge dans le théâtre du monde. Ce drame à une voix, qui dit la couleur et la pression de chaque mot, est construit en six parties, comme six jours pour inventer le monde, ou sept, en comptant l'épilogue, selon la division traditionnelle de l'univers chez les géographes anciens. Forme imaginative, lyrique et poétique, l'écriture crée une sorte d'opéra visuel, constellation du verbe et de la pensée, qu'amplifient la largeur du style et l'intensité des tons, où le pouvoir de surprendre et celui d'enchanter se mêlent en une étrange et magnifique harmonie.

  • Dans Le Midship déjà, deuxième livre de l'auteur, une petite fille sans nom montrait le bout de son nez. Le temps de quelques mots, l'espace de quelques lignes, elle refit surface, toujours anonyme, dans presque tous les romans qui suivirent. Une telle persévérance méritait bien qu'on la nommât, enfin, comme ces médailles qu'en fin de carrière on remet aux vieux serviteurs méritants. À quoi ça tient, la création... Kary Karinaky, donc, 1948-1975. De la première guerre israélo-arabe à la mort de Staline, de l'Algérie à Budapest, du Congo au mur de Berlin, du Viêt Nam à l'agonie de Franco, elle traversa son époque comme un brave petit soldat, avec la louable intention d'essayer d'y comprendre quelque chose. Y serait-elle parvenue, que le monde des lettres aurait sans doute fait l'économie d'un titre supplémentaire. À quoi ça tient, la littérature... Une grand-mère de carte postale et un père à peine... fantasque firent ce qu'ils purent, de leur mieux, pour l'accompagner sur les chemins de la vie. Y seraient-ils parvenus, que Kary se trouverait peut-être encore parmi nous, quelques cheveux blancs en plus, à souffler les bougies de son gâteau d'anniversaire. À quoi ça tient, l'existence...

  • Chaque fois qu'un monde meurt et qu'un autre tarde à naître, l'on voit surgir, sporadiquement, l'espace d'un entretemps, des signes que seuls certains écrivains semblent avoir enregistrés, eux qui ont vu, avec l'éclipse du monde ancien, se disloquer leur propre monde. À travers leur propre histoire, c'est aussi le récit des origines de leur nation qu'ils veulent retracer, mais la mutation des temps, lentement et brusquement, effondre le sol sous eux. Se tenant sur la précaire ligne de fracture, ils tentent en vain de restaurer le monde qu'ils ont perdu, projetant dans le passé un enclos stable, calfeutré et sans failles, jeu d'illusion et de bascule entre la conservation d'une mémoire et l'attente convulsive des derniers jours. C'est ainsi que les émigrants puritains, laissant derrière eux les clochers de Cambridge, sont partis outre-Atlantique établir la plantation du Seigneur (on verra ce qu'Henry Adams en fera) ; qu'à Chicago, dans le Middle-West amorphe, des échos vont répondre à la geste impériale déployée, autrefois, depuis léna (Bellow, pas très loin de Rilke). Ainsi certains auront-ils largué leurs amarres, alors qu'en d'autres temps, d'autres lieux, l'écroulement, le dépaysement se sera fait sur place : à Vienne (Hofmannsthal), ou en Irlande (Yeats et Synge), bastion monolithique à l'ancre dans une très vieille mémoire.

  • Plaisir extrême. Comment peut-on être romancier ? C'est pour répondre à cette question (qu'il ne se serait peut-être jamais posée si un romancier n'avait épousé sa fille) que l'auteur, qui nourrissait envers les ouvrages de fiction quelques préjugés, a entrepris son livre. Étude ? Confession ? Comédie ? Récit ? Mélodrame ? Il y a un peu de tout cela dans un texte, indéfinissable, qui passe de Schéhérazade à Jeanne d'Arc, de Boccace à Beckett, court de Los Angeles à Haliguen, du Nouveau-Mexique au mont Sinaï, traite de trains et de fontaines, médite sur la voix de Dieu, les cafés parisiens, l'activité portuaire d'une ville hanséatique et la verrerie mérovingienne. Point de digressions gratuites, pourtant, mais un voyage à travers les territoires divers, imprévisibles, que traverse le fil de la narration, héroïne de ce livre. Avec l'espoir qu'il garde le reflet du plaisir extrême que La Fontaine affirmait prendre à la lecture des contes.

  • La poésie n'est pas seule. Quelqu'un dit (c'est Herman Broch en traduction) : Les étoiles sont arrivées ! Attention, figure ! dit alors l'expert en rhétorique avec une moue de soupçon. Mais quel verbe, selon vous, convient proprement aux étoiles dans une phrase et une phase de nos jours ? La poésie entre dans un milieu qu'elle ouvre, où le partage des noms et des choses n'est pas aussi tranché que ça ! Elle est entre. Elle est vie dans les plis (Michaux) de ce Pli. Chose il y a, donc, éprouvée et vue moins en extension parmi les autres à côté, que dans le rapport, qu'on dit symbolique, au tout qui permet les rapprochements, la proximité entre, la pensée approximative. Comment faire (poiésis) dans la mise en oeuvre pour passer par un rapport au tout qui multiplie les échanges en être-comme, en valoir-pour ? Analogie et mimésis ont du travail. Où en est le ciel ? Est-il astrophysique, l'inimaginable puits où Thalès ne cesse de tomber, plus longuement que le Satan de Victor Hugo, où le temps est lumière et l'espace s'étend plus vite que ne court le computer ? Est-il astrologique ? La hantise de son influenza, vicariat du sacré, nostalgie des dieux, tenace déchet, fait encore alibi... On cherche ici par où il est poème, c'est-à-dire oeuvre : plafond en l'occurrence, plafond de Masson, de Chagall, de Guardi. Le ciel est bleu comme un Poussin. La poésie n'est pas seule (à s'en soucier) ; elle est la partie comme-une. Michel Deguy

  • Le mot d'intellectuel a fait son temps, comme avant lui le philosophe des Lumières. Un autre mot viendra, avec l'éthique de responsabilité et le supplément de lucidité qui, à l'origine, caractérisaient les intellectuels. En attendant, la position d'autorité n'étant plus tenable que par les bateleurs, mieux vaut la position de perplexité. Ainsi, mimer cette sous-conversation publique que chacun mène avec soi-même en écho aux informations. Durant ces années 80 par exemple, en quoi le monde sous nos yeux aura-t-il changé notre vision de l'histoire et nos comportements, si l'on considère les trois spectacles qui ont monopolisé l'attention : le show politique - l'écran des taux de change - la liturgie sportive ? La politique ? Elle ne veut plus invoquer le sens de l'histoire, depuis que cette croyance, à l'Est, se retourna contre elle-même. Mais comment orienter le débat public, comment orienter le citoyen hors de nos ego, vers l'avenir, vers autrui, sans faire le pari de l'histoire ? C'est cela qui fut interdit, l'interdit formel des ultra-libérales années 80. Rien au-delà de mon intérêt et de ma durée de vie, il n'y a de libertés et de profits qu'individuels. Et la politique a un dernier droit : faire tourner l'économie-monde, pour qu'elle tourne. Comme sur un circuit automobile : la concurrence pour la concurrence, dans les règles. Au coeur de celles-ci, la valeur d'estime : l'argent, nécessité première et passion primaire, est aujourd'hui fin dernière. Ainsi, la démocratie tend-elle à se confondre avec le marché et l'individualisme démocratique avec la consommation narcissique.

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